Qu’est-ce qu’un jeu et pourquoi ça nous plait tant ?

Jouer, c’est un choix personnel. Nous jouons parce que nous n’avons pas à le faire. Nous jouons parce que nous le voulons. Voilà pourquoi la gamification a ce potentiel énorme qu’on lui prête.

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Jouer, c’est un choix personnel. Nous jouons parce que nous n’avons pas à le faire. Nous jouons parce que nous le voulons. Voilà pourquoi la gamification a ce potentiel énorme qu’on lui prête.

 

Pour avoir une définition d’un jeu, il suffit d’ouvrir un dictionnaire. Ou une page Internet. Alors pourquoi essayer de faire cela ici ? Parce qu’il semble évident que lorsque l’on veut parler de gamification, il est essentiel de s’interroger sur ce qu’est un jeu. Une étape intermédiaire indispensable pour arriver à la véritable question :

En quoi l’utilisation des mécanismes de jeu nous plaît tant ? Ou en d’autres termes : pourquoi la gamification fonctionne si bien ?

dictionnaire1_800 La table de nuit du Super Vainqueur de Questions pour un Champion.

 

Roger Caillois dans l’ouvrage Les jeux et les hommes (1) en propose :

(…) le mot jeu appelle les mêmes idées d’aisance, de risque ou d’habileté. Surtout, il entraîne immanquablement une atmosphère de délassement ou de divertissement. Il repose et il amuse. Il évoque une activité sans contrainte, mais aussi sans conséquence pour la vie réelle.

Callois

 

Le jeu est-il inutile ?

Sans conséquences sur la vie réelle… Sur ce dernier point, rappelons que la première édition de ce livre date de 1958. Le jeu vidéo n’était pas encore de ce monde. L’e-sport encore moins. Les conséquences sur la vie réelle ne concernait donc que les parieurs.

De plus Johan Huizinga , historien ayant étudié le jeu en son aspect culturel et anthropologique a un avis bien tranché sur les joueurs professionnels : s’il y a salaire, ce n’est plus un jeu (2).

Il est ainsi fort à parier que s’il écrivait ces lignes aujourd’hui, les joueurs pro de League of Legend ne verraient pas leur activité être qualifiée de “ jeu “.

homo-ludens1Pour les non-néerlandophones, le titre se traduit par : Homo ludens, essai sur la fonction sociale du jeu. C’est dans cet ouvrage qu’il développe l’idée de l’homme joueur (Homo Ludens, en référence à l’Homo Sapiens).

 

Essayons donc une définition plus moderne. Et à l’heure de l’Internet, cette magnifique plate-forme rassemblant le savoir de l’humanité, tournons-nous vers Wikipedia :

On peut définir le jeu comme une activité d’ordre physique ou bien psychique plaisante et improductive. Le jeu entraîne des dépenses d’énergie et de moyens matériels, sans créer aucune richesse nouvelle.

Aie, là encore les joueurs pro en prennent plein les dents. Les amateurs aussi, hein, bande de plaisantins improductifs ! (Mais, SPOILER ALERT, à la fin de ce post, les gamers verront leur blason redoré.)

 

Heureusement, la définition anglaise de l’encyclopédie en ligne est un peu plus modérée, pour ne pas dire plus moderne : “ Many games are also considered to be work (such as professional players of spectator sports or games) or involving an artistic layout (such as Mahjong, solitaire, or some video games).

 

Faire un truc inutile pour avoir l’impression de ne pas travailler

Aurions-nous inconsciemment intégré le fait que le jeu soit sans conséquence, frivole et ainsi tant dissocié de nos obligations ou de notre travail ?

Ainsi lorsqu’un site nous propose de partager un post sur les réseaux sociaux pour gagner un badge, ou des points… nous le ferions parce que nous l’opposons au travail ? Ce n’est pas productif, donc c’est du jeu. Donc ça m’amuse. Même si ce n’est pas très fun.

 

On a l’air un peu bête dit comme ça, non ? Pas tant que cela si l’on se penche sur nos motivations.

 

Tu as peut-être la chance d’avoir un métier que tu adores, un boss sympa. Tu es peut-être ton propre patron. Tu travailles parce que tu kiffes, et non pas parce que tu as besoin d’un salaire. Tu as d’ailleurs peut-être un salaire qui fait rêver. Et un jacuzzi.

al-bundy-jacuzzi-o(Désolé. En cherchant des images de jacuzzi. Quand je suis tombé sur Al Bundy, je me suis senti obligé.)

 

Mais ce n’est pas le cas de tout le monde.

Nous travaillons pour des motivations externes, voire négatives : avoir un salaire, ne pas perdre le lien social, ne pas être considéré comme un chômeur qui profite du système (ce dernier postulat ne reflète évidemment pas la pensée de l’auteur de ce post).

 

En revanche, nous jouons pour assouvir une soif de motivations positives et intrinsèques – souvent considérée comme bien plus efficaces que les précédentes : exprimer sa créativité, se défouler, se challenger, s’immerger dans un univers fantastique où l’on est craint ou respecté.

Et non pas parce que ça nous est imposé.

 

Le jeu est bon parce qu’il est inutile. Il nous plaît parce que le choix d’y jouer ne revient qu’à nous. Il ne fait que refléter notre véritable volonté. Nous le faisons donc forcément plus volontiers.

 

D’où évidemment l’idée que la gamification est un secteur porteur et plein de potentiel. Mais c’est là aussi que l’on met le doigt sur son talon d’Achille.

lb_shoulderAh, bien essayé, c’était pas loin.

 

Si c’est mal fait, si ce n’est pas fun, si c’est poussif et lourd. S’il est trop évident qu’on nous offre des mécanismes de jeu pour nous poussez à cliquer sur un bouton. Si l’on se sent contraint… Eh bien l’aspect ludique disparaîtra aussi vite qu’un voleur niveau 100 s’apprêtant à faire un backstab.

Comme le dit Roger Caillois :  » Un jeu auquel on se trouverait forcé de participer cesserait aussitôt d’être un jeu : il deviendrait une contrainte, une corvée dont on aurait hâte d’être délivré.  »

Human_VoleurLa tenue confort pour faire des acrobaties, du pickpocket et des backstabs selon les art designers de Wow.

 

Ainsi donc cher gamer, il ne fallait pas être aussi susceptible. Certes le jeu est inutile. Mais c’est justement parce qu’il est inutile et désintéressé qu’il est plaisant.

 

Et osons citer Oscar Wilde, dans la préface du Portrait de Dorian Gray : “ On peut pardonner à un homme d’accomplir une oeuvre utile à condition qu’il ne l’admire pas. La seule excuse d’une oeuvre inutile, c’est qu’on l’admire intensément. Tout art est complètement inutile.

 

 

(1) Roger Caillois, Les jeux et les hommes, Galliard, 1967 (1ère édition 1958).

(2) Johan Huizinga, Homo ludens, essai sur la fonction sociale du jeu, Gallimard,‎ 1988 (1ère publication 1938).

 

Image de Une : Adrian Askew, Reflected Chess pieces.

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