Le “ Crédit Sésame “ : la porte ouverte aux abus totalitaires ?

Fin 2015, le “ Sesame Credit “ a fait parler de lui. Et de manière plutôt effrayante. Ce qui ne semble être qu’une plate-forme de crédit en Chine allait se transformer en Big Brother national pour vous surveiller et vous attribuer des points, des récompenses, ou même des désavantages dans votre vraie vie. Pour résumer, la Chine venait d’inventer la gamification du totalitarisme.

1

Fin 2015, le “ Sesame Credit “ a fait parler de lui. Et de manière plutôt effrayante. Ce qui ne semble être qu’une plate-forme de crédit en Chine allait se transformer en Big Brother national pour vous surveiller et vous attribuer des points, des récompenses, ou même des désavantages dans votre vraie vie. Pour résumer, la Chine inventerait la gamification du totalitarisme. Beaucoup de choses ont été dites et écrites sur le sujet, mais il s’agit en partie de spéculations. Des spéculations inquiétantes.

Le Sesame Credit tel qu’il existe aux Etats-Unis par exemple, n’a à l’origine pas d’autre but que de vous donner un score de solvabilité qui permettra d’évaluer si vous pouvez, et à quel taux, contracter un emprunt.

Pour cela, il évalue votre profil en analysant vos emprunts en cours. Et il vous propose un crédit personnalisé. Pas de quoi déchaîner les foules.

 

En Chine, ce système a été développé par Ant Finacial Services Group, filiale du groupe Alibaba, l’Amazone de l’Empire du Milieu (Alibaba, d’où le nom Sesame. Malin, non ?).

Il s’agit à la fois d’une plate-forme de crédit et de paiement en ligne.

 

En allant inspecter vos achats en ligne sur Alibaba, l’application Sesame Credit vous attribue un score. Et d’après un utilisateur, ce score lui donne accès à des récompenses dans la vraie vie. Ici, 588 points permettent d’obtenir 5 jours d’accès SVIP sur une application de rencontres. Avec 162 points en plus, il aurait droit à un Visa pour le Luxembourg.

 

1
“ 588 points ? Vous gagnez un accès SVIP pour une app de dating !
– Heu… Oui, merci mais… pour mon crédit, en fait ? “

 

Plus en détails, le Sesame Credit se base sur 5 critères :

  • Vos achats via Alipay (système de paiement d’Alibaba Group) : non pas le type d’achat, mais les montants et leur fréquence.
  • Votre emploi : le type d’emploi n’impactera pas votre score. Il sert simplement affiner la précision de votre profil.
  • Le temps que vous mettez à payer vos factures, toujours via Alipay : payer en retard fera baisser votre score.
  • Les amis que vous invitez à rejoindre ce service : leur profil n’aura pas de conséquence sur votre score. Seul le nombre compte.

 

Sans titre2Le cœur… ça doit être le nombre d’amis. L’horloge, pour le temps que vous mettez à payer ? La couronne correspond à… ben… Et une mini-bouteille de whisky ?

 

Un score, une interface colorée, des récompenses qui augmentent avec chaque palier atteint. Un système de gamification assez basique, donc.

 

Le système de crédit social

Mais cette histoire fait écho à une annonce du gouvernement chinois qui a pour projet d’établir un “ système de crédit social “.

Ce qui en est dit, et qui doit être pris avec des pincettes, est que le gouvernement irait fouiller dans vos données en ligne (informations fiscales et administratives) pour établir un score de citoyenneté. Il a été évoqué que le Sesame Credit chinois pourrait être utilisé pour rassembler ces données. Chose qui n’a pour l’heure pas été confirmée.

Quoi qu’il en soit, les implications possibles sont assez effrayantes :

Dans les grandes lignes, si vous publiez sur Internet un rapport officiel vantant le boom de l’économie chinoise, vous serez récompensé. Si vous achetez des produits chinois, même chose.

À l’inverse, importez des mangas du Japon, et vos score baissera. Donc pas d’accès SVIP – quoi que cet acronyme veuille dire – ni de visa pour le Luxembourg.

 

Et on peut “ jouer au crédit social “ entre amis ! C’est un MMORPG à l’échelle nationale dans lequel vous êtes votre propre personnage.

Les scores de vos amis auront des répercutions sur votre propre score. C’est collaboratif et ça nivelle vers le haut, sans le moindre doute, puisque vous voudrez des amis qui se comportent bien, avec un joli score dans le vert… Ou pas…

Comment être sûr que la meilleure technique ne sera pas tout simplement de rejeter, d’ostraciser, les éléments perturbateurs ?

La personne qui écrit haut et fort sur les réseaux sociaux “ Vive le Tibet libre ! ” pourra tout aussi bien faire ses bagages dans l’instant pour les blancs sommets de l’Himalaya ; car il y a fort à parier que peu de gens risqueront de lui adresser la parole à l’avenir.

 

Koala
Les lignes qui suivent sont assez anxiogènes. Un peu comme un JT de 20h. Voici donc une famille de Koala qui fait la chenille.

 

Un Big Brother dès 2020 ?

D’ici quelques années, qu’il utilise les données du Crédit Sesame ou non, le crédit social verra le jour. Il est prévu pour être établi – et obligatoire pour tous les citoyens – en 2020.

D’après un document du Conseil d’Etat des élite chinoises (révélé par la BBC),  » la base de données de crédit social forgera un environnement glorieux de l’opinion publique basé sur le maintien de la confiance «  De plus, le  » nouveau système récompensera ceux qui signalent des actes d’abus de confiance « .

De la délation à l’ancienne, tout bonnement. Couplé à des mots comme “ environnement glorieux de l’opinion publique “, ça n’inspire pas franchement confiance.

 

Pour l’instant, cela est assez flou et il y a peu de chances que le gouvernement chinois publie un communiqué officiel dans les jours à venir sur les tenants et les aboutissants de ce système, son algorithme, ou les punitions qui pourraient en découler. Mais de là à penser que l’Etat vous accordera un crédit ou non en fonction de vos mœurs, il n’y a qu’un pas.

Pour Roger Creemer, chercheur dans le domaine judiciaire et médiatique chinois à l’université d’Oxford, le but de la manoeuvre ne fait aucun doute : “ Le gouvernement veut monter une plate-forme qui tirerait profit du big data, de l’internet mobile et des systèmes de cloud pour évaluer les gens et encourager, de manière gamifiée, ceux qui se comportent le mieux. “

Et sans tomber dans la paranoïa d’un futur proche à la sauce Orwell, on peut déjà entrevoir les limites d’un tel système.

Rendre des tâches rébarbatives amusantes est une chose. Pousser les gens à se comporter en accord aux principes de “ la bonne morale “ en est une autre.

Et l’utilisation de mécanismes de jeu rend le tout extrêmement insidieux. C’est une dérive que tout enthousiaste de la gamification ou des jeux en général redoute de voir naître, comme l’explique très bien cette vidéo d’Extra Credit :

 

1 commentaire

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here